Livres

Mardi 10 novembre 2009

Grâce à des fouilles rien moins qu'archéologiques dans mon vieil ordi, j'ai retrouvé un billet écrit en juillet 2005 sur mon ancien site et non rapatrié car un peu long. Si je le ressuscite aujourd'hui, c'est à l'occasion de l'excellent Défi SF organisé par GeishaNellie, que je félicite pour cette initiative car on n'encouragera jamais assez les lecteurs à se tourner vers la science-fiction.

Une chose me chagrine pourtant, c'est que certains pourraient (et ont déjà) choisir de lire Ravage de Barjavel. Pourquoi lire cette vieillerie ? Certainement parce que c'est Barjavel et que c'est le seul titre de SF lu par bien des profs de français qui nous le réchauffent comme une soupe depuis plus de soixante ans. Le but de ce billet est de vous dire pourquoi ne pas le lire.

L'intrigue
2052 : dans une société industrielle et mécanisée, l'électricité vient à manquer. Très vite, Paris se transforme en jungle, chacun luttant pour sa survie. Même le jeune et sympathique François Deschamps, héros du roman, se transforme en assassin pour trouver à manger ; il n'hésite pas à faire assassiner des prisonniers. Il se transforme en fait en brute autoritaire, régnant par la force et la violence sur sa femme et ses compagnons. Il décide alors, avec quelques autres de quitter la ville pour la campagne afin d'y fonder une nouvelle vie basée sur le travail et l'harmonie avec la nature. Devenu un patriarche incontesté et refusant tout changement, il sera lui-même victime de son utopie.
Écrit à Paris pendant l'Occupation, ce livre s'inspire de cette sombre période. Barjavel écrit dans Les Années de l'homme : "J'ai vite commencé un roman qui m'a été en partie inspiré par le fait que l'on vivait à Paris à ce moment-là une période de ténèbres. Nous étions dans une ville qui, à partir de 4 heures du soir, était noire. Plus aucune lumière, le black-out total… et c'est cet environnement ténébreux qui m'a sans doute inspiré l'idée de la disparition totale de l'électricité qui est le thème à la base de Ravage…". Les habitants ont faim, ils ont peur et des pulsions inconnues se font jour quand naissent de nouvelles tensions.


Quelques thématiques contestables
Alors que les citadins en sont venus à tuer pour manger, François Deschamps franchit un degré intolérable en assassinant des prisonniers : "Je sais que ce n'est pas drôle de tuer des gens sans défense, mais nous devons, avant tout, songer à assurer notre propre sécurité. Nous vivons des circonstances exceptionnelles qui réclament des actes exceptionnels". La guerre et l'état d'alerte justifieraient donc la sauvagerie et le meurtre. Pour contestable qu'elle soit, la mise en scène de la violence a au moins ici le mérite de permettre d'ouvrir le débat avec des jeunes gens. Que les admirateurs de ce roman m'expliquent pourquoi Barjavel ne prend jamais de distance critique par rapport à une telle attitude. En ne remettant jamais en cause l'autorité de François, il cautionne le régime autoritaire qu'il instaure.
Car cet homme impitoyable qui tue ses ennemis et assassine ceux qui le gênent est élu chef du village par ses semblables. Ce despote prend donc lui aussi légalement le pouvoir. Le jeune chef instaure la polygamie car " il faut que chaque parcelle de cette bonne terre connaisse le soc de la charrue " (on notera la finesse de la métaphore). Il décide du nombre d'habitants dans chaque commune et de l'étendue des propriétés de chacun, établit une religion "basée sur l'amour de Dieu, de la famille et de la vérité, et le respect du voisin ". Il fait détruire les livres, "l'esprit même du mal" et réserve l'écriture à quelques élus, car elle "permet la spéculation de pensée, le développement des raisonnements, l'envol des théories, la multiplication des erreurs". Que penser d'un homme de lettres qui fait de son héros le porte-parole de l'ignorance, sans la moindre ironie ? Ce personnage qu'il dit sage et éclairé ("dans ses yeux brillent la sagesse et la bonté") méprise les femmes, ignore leur libre arbitre ; Barjavel lui-même fait de son héroïne, Blanche une idiote écervelée et versatile, préférant la richesse à l'amour.
Enfin la ville, mécanique, artificielle et anonyme a absorbé quasiment toute la population. Paris compte vingt millions d'habitants qui étouffent et mangent de la nourriture industrielle. Les campagnes sont désertes et c'est pourtant là que François décide d'emmener sa troupe qui fera jaillir un monde nouveau basé sur le travail et l'effort car "la terre, elle, ne ment pas. Elle demeure votre recours. Elle est la patrie elle-même. Un champ qui tombe en friche, c'est une portion de la France qui meurt" disait le maréchal Pétain en 1940. C'est de la terre que viendra le salut de la petite communauté, de son grand nombre d'enfants et de l'obéissance aveugle au chef.


Barjavel et la science-fiction
René Barjavel consacra une bonne part de ses écrits à ce qu'à l'époque en France, on n'appelait pas encore la science-fiction, mais plutôt l'anticipation.

Citons Le Voyageur imprudent, publié en feuilleton de septembre 1943 à janvier 1944 dans la revue collaborationniste "Je suis partout", Le Diable l'emporte (1948), La nuit des temps (1968), Le Grand secret (1973), Une rose au paradis (1981) et L'Enchanteur. Trois nouvelles ont été publiées dans la revue Fiction.

Il a également fait œuvre de journaliste, son premier métier, et de scénariste et dialoguiste pour le cinéma français d'après-guerre (notamment pour Fernandel dans la série des Don Camillo).
Mais c'est bien à l'auteur de romans de science-fiction que la plupart des journaux rend hommage après sa disparition le 24 novembre 1985. "René Barjavel, un poète de l'anticipation" (Le Parisien, 26 novembre 1985), "René Barjavel le chevalier de la science-fiction" (Auvergnat de Paris, 26 novembre 1985), "Celui qui savait s'émerveiller" (Le Journal du Dimanche, 1er décembre 1985), "L'auteur de Ravage est mort à soixante-quatorze ans..." (France-Soir, 26 novembre 1985)…etc… Presque oubliée sa position équivoque pendant la guerre, sauf du quotidien "L'Humanité", qui ne ménage pas le récent défunt :


Chroniqueur à France-Soir, scénariste de films aussi hétéroclites que "Don Camillo" et "Le Guépard", auteur de La Faim du tigre, Si j'étais Dieu, La Charrette bleue, René Barjavel est mort dimanche à l'âge de soixante-quatorze ans. Il fut lancé par Ravage (1943), l'un des premiers livres français de science-fiction. Il n'en professait pas moins les vieilles idées de la droite la plus extrême. Collaborateur de "Gringoire", "Je suis partout", il écrira en 1980 à la mort de Sartre : "Je n'aimais pas Sartre, d'abord à cause de son physique. Je ne croyais pas qu'un homme affligé d'un strabisme tel que le sien puisse avoir une vision claire du monde."
Barjavel portait, lui, des lunettes, mais resta toujours aveugle au sens de l'histoire et au sort de ses concitoyens.

On l'a donc beaucoup interrogé sur cette littérature, voici quelques unes de ses réponses :

  • La science-fiction est une hypothèse sur l'avenir. C'est une nouvelle littérature. Elle s'évade du cadre de la chambre à coucher ou de la salle à manger. Elle fait éclater les murs pour nous donner à voir de nouveaux horizons. On retrouve tous les genres en elle et elle peut être épique, lyrique, politique, dramatique... Elle s'intéresse au devenir de l'espèce humaine.

  • C'est en Amérique que roule le fleuve du roman aujourd'hui. Les petits cousins yankees de Galaad vont chercher le Graal dans les étoiles. La vraie littérature américaine, ce n'est pas Faulkner, Hemingway et leurs pareils, descendants anémiques de Zola, branche exténuée de la littérature européenne du XIX siècle : c'est Bradbury, Clifford Simack, Van Vogt, Asimov, Walter Miller, Damon Knight, James Blish et mille autres. Ils sont légion. Ils grouillent dans tous les genres.

  • La SF permet d'ouvrir des fenêtres vers tous les horizons du temps et de l'espace et de s'intéresser à de vastes problèmes.

Barjavel fut membre du jury du prix Apollo (initié par Jacques Sadoul à partir de 1972) aux côtés de Jacques Bergier, Jean-Jacques Brochier, Michel Butor, Michel Demuth, Jacques Goimard, Francis Lacassin, Michel Lancelot, François Le Lionnais, Alain Robbe-Grillet et Jacques Sadoul.

"Ravage demeure, plus de cinquante ans après sa parution originale, l'un des plus beaux romans sur le thème du cataclysme et de l'effondrement d'une civilisation" écrit Jacques Baudou dans "Le Monde des livres" à l'occasion de la sortie, en 1995 du volume Omnibus consacré aux textes SF de Barjavel. Et comme cet éminent critique n'est jamais avare de compliments quand il aime, il écrit dans le même article : Ravage et Le Voyageur imprudent ont valu à leur auteur "d'être considéré, à juste raison, comme le premier grand auteur français de science- fiction de l'après-guerre et de l'ère moderne". Nous ne sommes d'accord ni avec l'une ni avec l'autre de ces affirmations. Pour réfuter la première, il suffit, pour rester dans le domaine français de lire et relire Malevil de Robert Merle à côté duquel Ravage fait pale figure. Il faudrait, pour discuter la deuxième affirmation, s'entendre sur les termes "ère moderne". De plus, l'idéologie plus que contestable véhiculée par ce livre entache définitivement à nos yeux ses qualités littéraires. Il n'en reste pas moins que Ravage est le livre de science-fiction française le plus connu.

Barjavel est également très apprécié d'un autre grand monsieur de la science-fiction française : Jacques Goimard. Il ne lui consacre pas moins de cinquante pages dans son Critique de la science-fiction (Pocket, 2002), traitant largement de ses écrits mais aussi de sa vie, de ses prises de position, de ses convictions. On y découvre un Barjavel humaniste et un Goimard vindicatif : "cinquante ans après, il se trouve encore des critiques pour le qualifier de 'pétainiste' au motif qu'il y a chez lui une 'idéologie' du retour à la terre. Il est non moins certain qu'il a véhiculé des thèmes considérés comme 'réactionnaires', parmi d'autres qui ne le sont pas. Ne serait-il pas temps d'en finir avec les injures plus ou moins gratuites ?". Absous.

Ravage (1943), René Barjavel, Gallimard (Folio n°238), novembre 1972, 311 pages, 7 €

Par Sandrine Brugot Maillard
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Dimanche 8 novembre 2009
Pour tenter d'échapper à la fantasy et aux vampires, me voilà choisissant un roman de SF, qui se font de plus en plus rares dans le paysage des littératures de l'Imaginaire en France en ce moment... Mon choix s'arrête sur Stephen Baxter, que j'ai tort de croire trop scientifique pour moi car ici, point de science mais de l'eau, beaucoup d'eau, comme son titre l'indique.

Tout commence en 2016 alors que quatre otages prisonniers de fanatiques religieux sont libérés. Ignorants du monde depuis cinq ans, c'est avec des yeux quasi neufs qu'ils découvrent le monde à leur retour et qu'ils vont devoir aussitôt faire face à des inondations sans précédent. On suit plus particulièrement Lily, trente-cinq ans qui va lutter contre la montée des eaux dans la capitale britannique. Mais l'inondation n'est pas passagère, bien au contraire, et même s'il arrête de pleuvoir, le niveau de la mer continue de s'élever. Si bien qu'en 2017 : "l'estuaire de la Tamise s'était élargi pour former une baie qui transformait les landes de l'Essex et du Nord du Kent en marécages. Les plages des stations balnéaires de la côte sud avaient disparu. Dans le Somerset, la mer avait avalé les landes et les tourbières, et léchaient Glastonbury Tor". Tant et si bien  qu'en 2019, la Floride et la Louisiane ont presque disparu, de même que certains quartiers de New-York.
Les hommes se dirigent vers les hauteurs, dans la Cordillère des Andes en particulier ou l'homme d'affaires Nathan Lammockson regroupe ses billes autour de Project City, un havre pour nantis tandis que les pauvres du monde entier tentent de résister. Mais en 2035, le niveau de la mer s'élève à plus de huit cents mètres par rapport au niveau de référence 2010 et l'effondrement des terres submergées accélère encore le processus.

Stephen Baxter emmène sont lecteur jusqu'en 2044 mais je ne puis vous décrire la situation qu'il imagine alors, ayant arrêté ma lecture page 321. Car si les phénomènes observés sont tout à fait passionnants à suivre, sur plus de cinq cents pages, c'est assez long et finit par être ennuyeux tant Baxter n'accorde pas assez de place à ses personnages pour soutenir l'attention du lecteur. Passé deux cent cinquante pages, on sent un louable effort pour concentrer "l'intrigue" autour de Lily, mais pour ma part, elle m'a semblé beaucoup trop désincarnée pour que je m'intéresse à son sort. Les motivations de chacun me semblent assez floues, en tout cas beaucoup trop anecdotiques à mon goût. On sent que ce qui intéresse Baxter, c'est la montée des eaux et ses causes, et il ne se prive pas d'ajouter ses propres théories à celles que le grand public connaît déjà (réchauffement climatique -et non pas réchauffement global pour traduire global warming...-, fonte de la glace des pôles). Théories intéressantes d'ailleurs, mais pas sur cinq cents pages...

Ce roman s'inscrit donc dans la grande tradition apocalyptique chère aux Anglo-Saxons. On citera La mère des tempêtes de John Barnes, Un ami de la Terre de T.C. Boyle, Bleue comme une orange de Norman Spinrad et bien sûr Le monde englouti de J.G. Ballard (entre beaucoup de très bons autres). Je ne saurai trop vous conseiller de choisir parmi ces classiques du genre un bon moyen d'envisager la fin de la race humaine car il ne me semble pas que ce roman de Baxter doive rester dans les annales du genre.

Déluge (2008), Stephen Baxter traduit de l'anglais par Dominique Haas, Presses de la Cité, octobre 2009, 551 pages, 24 €
Par Sandrine Brugot Maillard
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Samedi 24 octobre 2009
Qui est Djeeb ? On ne le saura jamais vraiment. C'est à tout le moins un aventurier qui n'a pour tout bagage que sa vie et entend bien en profiter. Alors pourquoi pas l'île d'Ambeliane la mystérieuse dont personne ne revient : "Tout ce qu'on savait du port et de la ville haute se limitait aux rares indiscrétions des marins ambelians. Eux seuls, coureurs des mers versés dans tous les trafics, osaient affronter les légendes qui entouraient leur patrie, sa justice réputée intraitable, ainsi que ses défenses naturelles, peut-être plus redoutables encore."

Mais Djeeb le chanceur, le menteur, le rusé parvient à accoster et en une nuit à s'introduire auprès du gratin de la société locale. C'est qu'il a du bagout ce Djeeb, il ne mâche pas ses mots et manie le verbe avec l'efficacité d'un bretteur émérite : qui s'y frotte s'y pique ! Et pas de doute, l'intérêt principal de ce roman réside dans la faconde de ce personnage. L'auteur le dote d'un sens de la répartie qui fait toujours mouche et emporte l'adhésion, même si parfois, son amour-propre et son obstination n'en font pas un héros totalement charismatique. Il est assez plaisant de le voir se sortir de situations inextricables aussi bien verbalement, qu'en payant physiquement de sa personne. Car Djeeb doit courir vite, s'évader, sauver sa peau, bref, il enchaîne les aventures à un rythme soutenu, qui a eu un peu sur moi l'effet contraire de celui attendu, c'est-à-dire qu'il m'a parfois lassée. Courir c'est bien, se reposer un peu, c'est mieux. Laurent Gidon ménage cependant des pauses pour décrire par le menu les hautes sphères ambélianes et ses manigances. Car c'est bien dans ce domaine que se situe toute l'action du roman, celui de l'intrigue politique et de la magouille à tous les étages.
Et cette fameuse cité d'Ambéliane fait figure à elle seule de personnage, à tout le moins tient-elle un rôle prépondérant dans le roman, et m'a en cela rappelé la cité de Camorr de Scott Lynch dans Les Salauds gentilshommes D'ailleurs à mon avis, Djeeb n'est pas loin de Locke Lamora et ces deux romans s'inscrivent dans la même veine qui doit moins à la fantasy qu'à l'esprit d'aventure.

Cependant, j'ai trouvé que le roman manquait d'ambition, que Djeeb aurait certainement besoin d'un théâtre plus vaste et peut-être d'une personnalité un peu mieux cernée (en particulier pour ce qui est de son passé). Peut-être la seule cité d'Ambéliane est-elle un peu étriquée pour donner à Djeeb tout le souffle romanesque auquel il pourrait prétendre. Mais si j'ai bien tout suivi, ce premier tome sera suivi d'autres qui peut-être donneront plus de consistance à son personnage et à ce contexte au très fort potentiel.

Le blog de l'auteur

Djeeb le chanceur, Laurent Gidon, Mnémos, juin, 2009, 275 pages, 20 €
Par Sandrine Brugot Maillard
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Vendredi 9 octobre 2009
Deux thèmes se taillent en ce moment la part du lion en littératures de l'Imaginaire : les dragons et les vampires. La peste et le choléra en même temps, c'est difficile à supporter... Il faut quand même bien y jeter un oeil, histoire de mesurer l'air du temps et ma foi, d'être un peu au courant... Et pourquoi ne pas carrément commencer par le blockbuster de la rentrée, ou au moins l'un d'eux ? Je vais vous le dire...

Un avion atterrit à JFK, aéroport de New York. Le vol en provenance d'Allemagne s'est très bien déroulé mais une fois immobilisé, toute lumière, tout contact et même toute vie semble avoir disparu de l'appareil : plus personne ne répond. C'est que tous les passagers et membres d'équipage sont morts, sans blessure ni lutte d'aucune sorte. Tout est normal à bord hormis une immense caisse contenant de la terre.
Et là déjà, je dis stop. D'accord, l'action se passe en 2010 et d'accord, on a affaire à des Américains, mais enfin, ces gens-là savent lire, ou ont su le faire, alors ne pas faire tilt à la découverte d'un équipage et de passagers tous morts à bord en trouvant une caisse de terre de la taille d'un cercueil, c'est quand même peu crédible...
Et ça continue. Car il s'avère qu'il y a quand même quatre "survivants" qui se font hospitaliser et qu'après autopsie des cadavres y'a pas, ils ne se décomposent pas, ne sont pas touchés par la rigidité cadavérique et surtout, ils sont exsangues. Oui. Et pourtant, page 199, alors qu'une des héroïnes croise justement un des rescapés errant dans l'hôpital, un homme inerte à ses pieds et la bouche sanglante, "elle crut d'abord qu'il avait fait une crise d'épilepsie au cours de laquelle il se serait mordu la langue au point d'avaler du sang". Moi je dis qu'elle aurait dû lire la quatrième de couverture du livre dans lequel elle incarne un personnage si peu perspicace et elle y aurait lu : "tapis dans l'ombre, les vampires sont là depuis toujours, à attendre. Leur heure est à présent venue..."

Sauf que Guillermo del Toro et Chuck Hogan ont choisi le rôle ingrat pour leurs personnages : les lecteurs savent alors qu'eux ne savent rien. Pas confortable et surtout, peu crédible. Car après deux cents pages, le mot vampire n'a toujours pas été prononcé alors qu'ils sont déjà passé à l'action. La construction fonctionnerait certainement dans un film dont les séquences alterneraient scènes de la vie quotidienne à New York, analyses à l'hôpital et mises en bouche des saigneurs de la nuit, le tout sur contraste clair-obscur et musique flippante.
Peut-être ce livre et ses suites feront-ils un bon film de Guillermo del Toro, mais un bon livre, non. D'ailleurs, del Toro sait bien qu'il n'est pas écrivain et c'est pour ça qu'il s'est adjoint ce Chuck Hogan, écrivain de thrillers, enfin parait-il parce que moi, je n'en avais jamais entendu parler.

Et tous d'eux d'exploiter la veine gore du mythe laissant les Edward et autres Lestat loin derrière.
"Son crâne était chauve et blême, ses yeux et ses lèvres également décolorés. Son nez était rongé comme celui d'une statue érodée par les intempéries, un simple renflement percé de deux trous noirs. Sa gorge se soulevait périodiquement, mais ce n'était qu'une caricature de respiration. Sa peau était pâle, presque translucide. Au-dessous, des veines qui ne transportaient plus de sang dessinaient la carte d'une terre ancienne et ravagée. Des veines rougies par les vers de sang y pullulaient." Pas très glamour tout ça...

Pas d'histoires de vampires nunuche, déclare del Toro dans la vidéo ci-dessous, des vampires répugnants, pas sexys pour un sou, reflétant la part d'inhumanité qui est en nous (c'est del Toro qui le dit...). Nous ne sommes donc pas dans la veine Stephenie Meyer, ni même dans celle d'Anne Rice où les personnages sont tout de même dotés d'une densité psychologique autrement plus consistante. Non, nous sommes dans le film d'horreur de série B (c'est mon jour de bonté) qu'on a déjà vu et revu en espérant qu'un jour, quelqu'un viendra nous dépoussiérer tout ça. Ce quelqu'un ne s'appelle pas Guillermo del Toro.




La lignée / 1 (2009) de Guillermo del Toro et Chuck Hogan traduits de l'anglais (américain) par Hélène Collon, Presses de la Cité, septembre 2009, 446 pages, 21.50 €
Par Sandrine Brugot Maillard
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Dimanche 4 octobre 2009
Antoine Buéno veut écrire un livre ambitieux. Antoine Buéno veut secouer son lecteur. Il commence donc son roman part un premier chapitre hyper violent qui, peut-être, n'est pas placé au bon endroit pour appâter le lecteur. Puis réveil (c'était un jeu vidéo, ce coup-là, on nous l'a déjà fait !) et nous voilà au coeur de Paris en l'an 570 après Ford.
Le lecteur n'est pas complètement perdu, les rues sont toujours là, les monuments aussi. Mais l'humanité a bien changé, à commencer par le fait que chacun est à la fois homme et femme. C'est que désormais sur Terre, les êtres humains poussent dans des vergers, la natalité ayant été drastiquement contrôlée depuis que l'immortalité est le lot de tous. En effet, la Terre ne peut contenir qu'un nombre limité d'êtres humains. Donc numerus clausus, interdiction de faire des enfants naturels, sauf aux colons qui décident de s'installer sur Mars.


Je ne peux décrire en quelques lignes toutes les modifications qu'Antoine Buéno fait subir à l'homme et à la société : ce monde est foisonnant et complexe même si de très nombreuses références explicites (admiration de lecteur ?) renvoient à des romans bien connus des amateurs de SF (Le meilleur des mondes, Blade Runner, Fondation, L'orange mécanique... et Alice au pays des merveilles).

Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'Antoine Buéno a travaillé son contexte : politique, administration, classes sociales, tout fonctionne et se dessine avec précision sous nos yeux. Sauf que moi, dans un roman de 630 pages, j'aime bien qu'on me raconte une histoire. Et là, passée la moitié du roman, il n'y a toujours aucune intrigue à l'horizon. Heureusement qu'Antoine Buéno fait preuve de beaucoup d'humour, c'est ce qui m'a permis d'avancer dans ma lecture, l'interrompant cependant pour lire d'autres livres. Par exemple, les discours des différents candidats aux campagnes électorales sont d'une telle longueur que j'ai décroché pendant au moins deux jours. Mais des scènes aussi réussies que celle du Schtroumpf dealer Selecta m'ont fait persévérer dans ma lecture. De même que la langue de bois des journalistes reporters, le vocabulaire résolument emphatique des IA domestiques ou l'excellente scène de la cuisine tueuse. Et l'ironie toujours, à chaque coin de page.
La touche Buéno, à mon avis, c'est l'humour. Beaucoup de trouvailles très drôles, même si pas toujours fines, à l'image de la nouvelle religiosité qui pour avoir gardé le vocabulaire propre à notre religion chrétienne n'en est pas moins devenue l'apologie de la baise à tous les étages et avec le plus de monde possible. Pour exemple, les pratiques religieuses sont administrées par le Minicul (ministère du culte), le baptistère est un jacuzzi, le catéchisme un cours d'éducation sexuelle et la communion une vaste partouze. Et que dire de l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, aujourd'hui bastion de l'intégrisme, transformée en lupanar à l'occasion de la campagne pour la PDGation fédérale (le pouvoir administratif suprême)... Dans ces conditions-là, même l'art religieux change radicalement de signification : "La création artistique [...] obéit à une nécessité. Une nécessité individuelle, de la part du créateur, et une nécessité collective. Quand l'impératif de la société était "croire", l'art était religieux. Quand, avec la postmodernité, cet impératif est devenu "vendre", alors, l'art est devenu publicitaire." Et l'ombre des Vierges à l'Enfant de se blotir dans les sous-sols du MOSMA (Museum of SurModern Art) non loin des licornes immaculées ambassadrices de l'hygiène bucco-dentaires...

Le livre est truffé de références détournées à notre société dont l'anachronisme fait sourire (quand à l'entrée de son camp de vacances et de reconditionnement on chante à un des personnages "y'a du soleil et des nanas/gars tra tralilala", moi, ça me fait sourire...).
C'est enfin à peu près à la  moitié du livre que se dessinent les prémisses d'un virus qui va entraver la campagne électorale. Page 425, on apprend (enfin !) qu'il s'agit d'une souche organique du virus de la grippe H5N9 (autrement appelée la grippe du soupir parce qu'elle se transmet d'un souffle)... eh oui... C'est un virus mortel qui tout à coup replace l'humanité en face de son éphémère condition. Pensez donc, deux morts : une catastrophe mondiale !

On commence donc au départ avec une société quasi utopique où l'Homme n'a plus de souci de santé, de religion ou d'argent, où il ne travaille plus, ou quasi, et où l'amour, aussi libéral que l'économie, n'engendre plus ni sentiment de possession, ni passion. Oui mais la machine s'enraye et Buéno de nous montrer que même immortel, l'Homme reste tel qu'il est : avant tout éternellement insatisfait.
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Le soupir de l'immortel, Antoine Buéno, Héloïse d'Ormesson, août 2009, 620 pages, 25 €
Par Sandrine Brugot Maillard
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Mardi 29 septembre 2009

VIIe siècle après Jésus-Christ. Le village de Kou-fou dans la vallée de Tcho est touché par une maladie qui fait sombrer les enfants de huit à treize ans dans une étrange torpeur. Décidé à les sauver, Bœuf Numéro Dix, dix-neuf ans, part à Pékin chercher un sage capable d'expliquer et d'enrayer l'épidémie. Il rencontre Maître Li, de piteuse apparence mais d'une intelligence sans nulle doute aiguisée.

Tous deux vont devoir partir à la recherche de la Grande Racine de Puissance pour guérir les enfants. Ce qui ne sera pas une mince affaire car les obstacles sont multiples. Après une périlleuse danse des Épées, Bœuf Numéro Dix échappe de justesse au mariage avec la cruelle et jalouse Vierge en Pâmoison, puis ils devront affronter les dangers du labyrinthe du duc de Ch'in et démêler une énigme de plus en plus complexe, liée aux vieilles légendes de la Chine immortelle.


C'est avec beaucoup d'humour que Barry Hughart fait voyager son lecteur dans le temps et l'espace sur les pas de ces deux enquêteurs atypiques. Le sage Maître Li, qui n'a plus quatre-vingt-dix ans depuis longtemps, est à lui tout seul un condensé romanesque : tour à tour criminel de renom, érudit, militaire, homme de main de l'empereur et gouverneur, sa sagacité n'a d'égal que sa vaste connaissance des mythes anciens qui lui donnera la clé de ce mystère. Il n'est pas non plus en reste côté vocabulaire puisqu'il a remporté « à Hang-Tchéou le championnat de Chine de Blasphème, catégorie figures libres, durant trois années consécutives. »

En plus d'être agréablement décalé grâce aux charmes de la Chine ancienne, ce roman ne manque pas de vitalité et de rebondissements tout à fait incroyables vu que les deux héros échappent toutes les dix pages à des morts aussi atroces que variées. On y croise des tyrans absolument sanguinaires, de belles jeunes filles aux attraits vénéneux et des sages qui n'ont d'autres motifs de respect que leur âge vénérable. Des labyrinthes, des volcans en fusion, des jardins maléfiques, et même une ville engloutie sous un lac sans fond, Maître Li et Bœuf Numéro Dix caracolent et s'enfuient, le lecteur à ses trousses.

Que l'amateur de fantasy exotique ne manque donc pas cette série qui compte à ce jour trois enquêtes.


La magnificence des oiseaux : une aventure de Maître Li et de Bœuf Numéro Dix (1984), Barry Hughart traduit de l'anglais (américain) par Patrick Marcel, Denoël (Lunes d'encre), mars 2000, 348 pages, 21,35 €

Par Sandrine Brugot Maillard
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Mercredi 23 septembre 2009
J'ai lu cette année le premier tome des enquêtes de l'inspecteur Roy Grace, Comme une tombe, qui m'a tout à fait enthousiasmée. L'envie m'a donc prise d'essayer la veine plus fantastique de cet auteur britannique puisque Milady a commencé à en publier certains titres (pour ce titre-ci, il s'agit d'une réédition). Conclusion d'entrée : si Peter James ne réinvente pas le genre, il le manie très bien et tout ce qu'on peut attendre d'un petit bouquin comme celui-ci s'y trouve.

Frannie, jeune archéologue assistante au British Museum , rencontre Oliver Halkin et son fils Edward par hasard juste avant de prendre son train. Quelques jours plus tard, dans un journal qu'elle ne lit pas d'habitude, elle trouve une petite annonce faisant allusion à cette brève rencontre. Elle accepte un déjeuner avec Oliver, au cours duquel elle rencontre un jeune homme qui fut jadis étudiant avec elle. Oliver invite Frannie pour le week-end dans sa propriété et se révèle être rien moins que le marquis de Sherfield, vingt-cinquième du nom et pair du Royaume. Et comme tout bon noble anglais, il a hérité d'ancêtres au passé trouble, voire pire. Le roman débute en fait par une scène se déroulant en 1652 au cours de laquelle le second marquis de Sherfield meurt dans des circonstances atroces.
Bientôt, la personnalité troublante d'Edward, et surtout l'accumulation de malheurs qui semblent frapper les anciens camarades de fac de Frannie inquiètent la jeune femme. Qui est vraiment Oliver Halkin ? Dans quelles circonstances sa femme est-elle morte trois ans plus tôt ? Et surtout, les événements actuels sont-ils en relation avec une certaine séance de spiritisme qui eut lieu dans le restaurant de ses parents, il y a justement trois ans et en présence de ses fameux amis ?

Rien de très original donc dans ce scénario, mais rien de raté non plus. Les personnages sont bien campés, l'inquiétude monte peu à peu jusqu'à un attendu paroxysme diabolique qui a au moins le bon goût de ne pas sombrer dans le ridicule comme c'est parfois le cas.
Si vous avez envie d'avoir peur, rien ne contre-indique donc la lecture de Prophétie.
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Prophétie (1992), Peter James traduit de l'anglais par Iawa Tate, Milady, août 2009, 414 pages, 7 €
Par Sandrine Brugot Maillard
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Vendredi 11 septembre 2009

La seconde tentative fut la bonne : j’ai achevé ma lecture du Déchronologue. Pourquoi un abandon ? Sans doute parce que je suis une lectrice fainéante et que le choix narratif qu’a fait Stéphane Beauverger, pour original qu’il soit est venu à bout de mon intérêt après 180 pages.
C’est que, comme son titre l’indique, cette histoire n’est pas racontée dans l’ordre chronologique. Les aventures du sémillant capitaine Henri Villon sont rapportées dans un désordre dont ma seconde lecture ne m’a pas donné la clé. Le chapitre 1 ouvre le livre avec, par exemple, un bosco nommé Le Cierge et un bateau, Le Chronos. Suit le chapitre 16, six ans plus tard, avec un bosco nommé Gobe-la-Mouche, un bateau, Le Déchronologue (face à la flotte d’Alexandre le Grand !) et une femme à bord dont on ne sait rien. Suivent les chapitres 17, 6, 2, 7… Je n’ai pas joué le jeu, je me suis lassée.
Quand j’ai repris le livre, plusieurs mois plus tard, c’est chronologiquement que j’ai lu cette histoire, pour mon plus grand plaisir.

 

C’est que ce capitaine Villon a tout pour plaire : fort en gueule, généreux, alcoolique, dur à cuire et tendre comme un bébé. Français huguenot frayant dans les mers caraïbes, ce flibustier est obsédé par les maravillas, ces objets incroyables surgis de nulle part, ou plutôt de l’avenir : walkmans, lampes torches, batteries, boîtes de conserve… autant de merveilleux anachronismes surgis au cœur du XVIIe siècle. Mais il est une autre apparition qui terrorise les Caraïbes : un vaisseau, immense et insaisissable, qui coule ses cibles sans que la moindre riposte soit envisageable. Même la toute puissante Espagne ne sait pas de quoi il retourne, d’ailleurs bientôt, la toute puissante Espagne ne répond plus… Les derniers Mayas de Noj Tepen n’en sont d’ailleurs que plus actifs, s’enrichissant du florissant trafic de maravillas qui va également faire la fortune de Villon. Mais ces Mayas en savent bien plus que lui sur ces objets ainsi que sur les tempêtes temporelles qui s’abattent sur les Caraïbes et réduisent tout à néant.

 

Sur le ton des grands romans de mer, c’est bien de voyages temporels et de manipulations du temps dont il est ici question et de façon originale puisque ce n’est pas le point de vue des voyageurs du temps qui nous est donné à voir mais bien celui de ceux qui subissent les incursions temporelles et leurs conséquences. Ce qui donne lieu a de plaisant anachronismes, en particulier en matière musicale. Mais ce chaos temporel n’est pas un plaisant voyage dans le temps. Il dévoile, sur un mode parfois schizophrénique, l’âme d’un homme rongé par le passé et fasciné par le futur. Son présent lui-même devient insaisissable et incompréhensible, voguant au fil du temps comme un Déchronologue en peine…

 

Dès ma première tentative de lecture, j’ai été emportée par l’écriture de Stéphane Beauverger. Il donne à son capitaine Villon une telle verve et un tel charisme qu’il emporte l’adhésion immédiatement. Le travail stylistique est d’ailleurs sensible tout au long du livre, avec des personnages incroyablement présents grâce à la force de leur langage, comme Fèfè de Dieppe qui parle ma foi un fort plaisant sabir. Ajoutez à cela un travail historique restitué sans pesanteur aucune qui fera pénétrer chez vous, le temps de quelques pages, des marins puant, jurant et éructant, d’un réalisme à vous boucher le nez ! Ainsi serez-vous transportés dans ces eaux exotiques en un temps… indéfini. C’est aussi efficace que Pirates des Caraïbes, Johnny Depp en moins, un personnage au charisme atemporel en plus, tout en contradictions, doutes et renoncements.

 

Je me demande toujours pourquoi  l’auteur a choisi cette construction déchronologique, même si je comprends qu'elle reflète le chaos temporel des protagonistes. Pour moi, ça n’a que peu d'intérêt, au contraire, ça a failli me faire passer à côté de ce livre que j’ai à part ça beaucoup apprécié. Enfin si j’oublie les très nombreuses coquilles et fautes d’orthographe qui parsèment cette édition et qui ne lui font pas honneur.

Le billet de Pascal Patoz


Le Déchronologue, Stéphane Beauverger, La Volte, mars 2009, 389 pages, 18 €

 

Par Sandrine Brugot Maillard
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Vendredi 4 septembre 2009
L'amnésie est un fabuleux ressort romanesque pour qui sait le manier. J'ai lu il y a quelque temps L'amnésique de Sam Taylor que j'ai en ce domaine trouvé très réussi. Steven Hall s'en sort un peu moins bien, guidé, à mon sens, par une furieuse volonté de faire abscons.

Un homme se réveille et ne sait plus qui il est. Grâce à des lettres envoyées par son ancien moi (comment fait-il pour ne pas les recevoir toutes en même temps, je ne sais pas) et à un médecin psychiatre, il apprend qu'il se nomme Eric Sanderson et qu'il n'en est pas à son premier oubli. Qu'il a dû, quelques années auparavant, faire face à la mort de Clio, sa fiancée, et que cet épisode traumatique a mis a mal sa santé mentale. Il se rend compte également qu'il est poursuivi par un ludovicien, poisson conceptuel, sorte de requin qui mange les souvenirs.
Il va tenter de retrouver Clio, celle d'avant sa mort pour lui éviter l'accident fatal. Pour ça, il doit explorer le non-espace et trouver le docteur Trey Fidorous, toujours sur les indications de son ancien moi. Un jeu de piste s'amorce, basé essentiellement sur le langage car les lettres de l'ancien Eric Sanderson sont des énigmes, des messages codés, sans clés, bien sûr. A force de mots, de signes et de concepts, Eric va construire un bateau, un vrai et partir sur les mers tel le capitaine Achab. Mais le requin est toujours sur ses traces et surgit lentement des pages, tout fait de mots pour le lecteur et menaçant pour Eric.

Il est clair que Steven Hall, pour son premier roman, a voulu bousculer son lecteur en chamboulant les codes de la fiction traditionnelle. Si on reconnaît bien les principes de l'histoire d'amour et du roman d'aventure, on est très vite déstabilisé par les lettres, les codes, les dessins, les pages blanches. Et les troubles dont souffre Eric  sont bien sûr liés au sentiment d'étrangeté qui s'empare peu à peu du lecteur. 


Ce livre demande donc un sérieux effort de concentration, si ce n'est de compréhension. Je n'arrive personnellement pas à me départir de l'idée que Steven Hall cherche à épater. Certes, son texte est savamment construit, mais au final, il n'est pas aussi éblouissant que l'effort qu'il nécessite le laisserait croire. Plus prosaïquement, je dirais : tout ça pour ça...

L'avis de Leiloona et de Cécile, qui a failli me prêter ce livre, celui de Pascal Patoz qui lui a fait retrouver le chemin de ma boîte aux lettres.

Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde (2007), Steven Hall traduit de l'anglais par Pierre Guglielmina, Robert Laffont, avril 2009, 437 pages, 21 €
Par Sandrine Brugot Maillard
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Vendredi 21 août 2009

Fin du XXIe siècle. La Terre vient d'être « photographiée » par ce que les humains appellent des Lucioles. Amis, ennemis ? Le Thésée, vaste vaisseau d'exploration, s'envole pour s'assurer des intentions des visiteurs. Mais le voyage ne se déroule pas exactement comme prévu et quand les membres de l'équipage se réveillent après cinq ans de sommeil, ils sont à une demie année lumière de la Terre. Ils n'en rentrent pas moins en contact avec un autre vaisseau, le Rorschach. Le contact se fait d'abord sous forme de messages que s'échangent les vaisseaux car curieusement, l'équipage du Rorschach ne semble éprouver aucune difficulté à parler anglais... Subterfuge ? Pour s'en assurer, le Thésée va s'approcher au plus près, malgré les avertissements du Rorschach, et tenter de pénétrer à l'intérieur.

La rencontre s'annonce pour le moins étrange puisque l'équipage du Thésée n'est pas des plus communs. Siri Keeton, le narrateur, est un synthétiste auquel on a ôté la moitié du cerveau alors qu'il était enfant. Il en a acquis une manière toute particulière d'aborder ses semblables, basée sur les gestes ; Susan James, surnommée le Gang des Quatre, héberge dans son cerveau quatre personnalités différentes ; Issac Szpindel étudie les extraterrestres et Amada Bates les combats, éventuellement. Et, cerise sur le gâteau, Jukka Sarasti les commande tous, lui qui n'est rien d'autre qu'un vampire, prédateur sanguinaire et toujours affamé.

Il est moins question d'extraterrestres dans ce roman que de la façon de les appréhender. Comment communiquer, quelle est la valeur de cette communication, faut-il laisser venir, envahir voire même torturer pour obtenir des renseignements ? Pour le narrateur, totalement dépourvu d'empathie et de compassion depuis son opération, les événements vécus trouvent un écho dans son passé, dans sa relation ratée avec une certaine Chelsea qui essaya vainement de lui faire partager le monde et de lui améliorer le sien. Siri Keeton n'est sensible qu'à l'observation et ne prend pas en compte l'existence d'autrui.
Le propos de Peter Watts, à travers la rencontre extraterrestre, est concentré sur la nature humaine et la conscience que l'homme a de lui-même. Est-ce à travers la découverte d'autres formes de vie qu'il prendrait mieux la mesure de sa propre existence et son être au monde ? Et l'homme doit-il prendre conscience de lui-même pour être humain ? « 
Pourquoi pas des ordinateurs de chair, et rien de plus ? Pourquoi des systèmes n'ayant pas conscience de leur existence seraient-ils par nature inférieurs ? [...] Ne suis-je que brillante alchimie? Suis-je un aimant dans l'éther ? Je ne me limite pas à mes yeux, ni à mes oreilles et à ma langue ; je suis la petite chose derrière eux, celle qui, de l'intérieur, regarde le monde extérieur. Mais qui regarde dehors par ses yeux à elle ? A quoi cela se réduit-il ? Qui suis-je ? »


Je ne me lance pas souvent dans des romans de hard science comme celui-ci, par manque de capacité en ce domaine. Certains développements techniques me restent étrangers et ici certaines considérations sémantiques et linguistiques me demeurent obscures. Cependant, Peter Watts ne donne pas dans le remplissage savant de données accumulées pour épater le lecteur ou tester ses compétences. Au-delà de personnages complexes et extrêmement énigmatiques, le roman est plus une interrogation qu'une démonstration, des pistes dans une réflexion sur la façon dont l'homme s'appréhende. C'est roboratif, pas toujours simple mais stimulant.

Je terminerai par une remarque : il n'est absolument pas nécessaire de mettre en italique un mot sur dix pour que le lecteur comprenne qu'ils sont importants : c'est très agaçant et l'écriture de Peter Watts y parvient très bien toute seule.


Vision aveugle (2006), Peter Watts traduit de l'anglais (canadien) par Gilles Goullet, Fleuve Noir (Rendez-Vous Ailleurs), avril 2009, 343 pages, 21 €

Par Sandrine Brugot Maillard
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