Vendredi 20 novembre 2009
Roman touffu, roman parfois ardu, mais roman stimulant, aux multiples pistes de réflexion. L'intrigue est assez complexe, mais je vais tenter d'en exposer les fils le plus clairement possible.

Le point de départ se situe il y a près de deux millénaires quand Jésus dit à Simon-Pierre : "Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Église". Matthieu est le seul à rapporter cette phrase de même qu'il est le seul à exprimer la filiation divine du Christ : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant". D'autres propos furent alors échangés mais Jésus demanda à ses disciples de les garder secrets. Pourtant, l'un d'eux écrivit ce qui ne pouvait être révélé sur un rouleau de papyrus, la Bulle de Pierre. Cette Bulle fut transmise de pape en pape, jusqu'au VIIe siècle, au moment même où le nestorianisme menaçait l'intégrité de l'Église. Quelque part en Chine, un moine emporta le précieux papyrus pour le cacher et depuis, des générations de papes et de moines le cherchent, de part le monde.
2032.  Suite à la Grande Peste, la majorité des humains a été enfermée dans des cocons individuels regroupés dans d'immenses pyramides qui peuvent compter jusqu'à quarante-cinq millions d'habitants, les Larves. Chacun désormais y passe sa vie entière, totalement seul, relié au monde par ordinateurs et avatars interposés. Tout le monde sauf les NoPlugs, qui vivent en minuscules sociétés nomades cachées dans les forêts et les montagnes, et les Imbus, dirigeants du monde, une poignée d'hommes et de femmes.
Calvin est une de ces Larves, né après le Grand Enfermement. Il ne connaît rien de la vie à l'extérieur et ne connaît les autres que grâce aux avatars de ses amis avec lesquels il se réunit chaque jour, Chen, Nitchy, Ada, Thomas et Rembrandt.  Le monde de Calvin va être bouleversé par le vol du WonderWorld, une production de réalité virtuelle, "la plus ambitieuse jamais entreprise dans l'histoire de l'audiovisuel". L'événement va faire vaciller sur ses bases l'organisation des pyramides. Il faut découvrir qui a pu pénétrer les données hyper sécurisées du WonderWorld et pourquoi. Calvin, petit génie de l'informatique, va mener sa propre enquête. Et ainsi découvrir la véritable identité de ses amis. Loin d'être des gens ordinaires comme le jeune homme le pensait, ses interlocuteurs sont tous acteurs d'un très vaste projet qui met en cause l'avenir de l'humanité.

Je ne vous révélerai pas l'étendue du projet en question, rien moins que cosmogonique et fondateur, ou refondateur. Je ne vous dirai pas non plus quel sont les liens qui unissent Calvin à la Bulle de Pierre car ce serait tuer l'intrigue. Mais je peux affirmer que ce roman, bien antérieur au Da Vinci Code, et très finement construit porte une trame ambitieuse et complexe sur fond d'histoire humaine, passée et future. Rien moins que le devenir de l'humanité est en jeu dans ce texte érudit qui nous emporte sur les traces de moines dominicains, de jésuites, de Frederic II Hohenstaufen et du grand khan Ogödaï, fils de Gengis Khan. Au coeur aussi de programmes informatiques monstrueusement puissants et de machines qui ont remplacé l'homme. Car "d'ores et déjà, l'homme a disparu des bureaux d'études où elles SE conçoivent et des usines où elles SE fabriquent. D'ores et déjà, à chaque instant, des décisions vitales SE prennent hors de tout contrôle humain. D'ores et déjà, dans le huis clos de réseaux de transfert de données, SE trament, à la vitesse de la lumière, des complots planétaires dont nul ne sait rien". Mais ce roman va bien plus loin qu'un traditionnel affrontement entre l'Homme et la Machine. Il dessine un vaste plan divin dans lequel l'homme n'est qu'une étape, un vecteur éphémère.

Le successeur de pierre n'est certainement pas un livre facile à lire tant il fait appel à des notions ardues autant scientifiques que théologiques. De longues descriptions historiques pourront elles aussi sembler difficiles et pourtant, c'est un roman intellectuellement stimulant en plus d'être très habillement construit sur le modèle d'un thriller. Car on ne peut tout simplement pas s'empêcher de s'interroger sur les véritables identités des protagonistes, sur les raisons de leur présence dans la vie de Calvin et bien sûr, sur le contenu de la fameuse Bulle de Pierre.
Beaucoup de plaisir de lecture donc pour quelques pages difficiles, mais le livre en vaut la peine.

Ce roman a obtenu le Grand Prix de l'Imaginaire 2000, catégorie roman francophone

De Jean-Michel Truong sur ce blog : Eternity Express (très drôle !).

Le successeur de pierre (1999), Jean-Michel Truong, Pocket, 2004, 598 pages, édition actuellement épuisée
Par Sandrine Brugot Maillard - Publié dans : Livres
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Samedi 14 novembre 2009

Aujourd’hui à Paris vit une population qu’on n’imagine pas. Alors Eric Holstein l’a imaginée pour nous, accommodant le mythe du vampire d’une louche d’argot et d’un zeste de souvenirs.

Parce que voilà, ces vampires-là ne se nourrissent pas de sang mais d’émotions et de mémoire, laissant leurs victimes bien vivantes mais amnésiques. Ils mangent donc comme tout un chacun, ne craignent pas la lumière et ne passent pas la journée dans leurs cercueils au fond d’une crypte. Ils n’en sont pas moins éternels, dès qu’ils ont été éveillés par un maître.


Eugène lui est Parisien depuis toujours, né en 1893 et éveillé en 1919. Pour survivre il pratique le métier très lucratif de voleur, faut bien manger... Voilà qu’un jour il croise « les bouclettes platine trop familières de Grace. Toujours la même. Veste en cuir blanc sur une jupe rouge sang, et l’air vaguement pouffiasse. Vulgaire en fait. […] Voir Grace, même de loin, c’est comme un chat noir, un œillet ou treize à table ; c’est un mauvais présage. Tout ce que ça peut annoncer, ce sont les emmerdes. ».

Et les ennuis commencent car Grace a promis à un de ses nombreux amants de le transformer en vampire comme elle. La voilà bien embêté, Eugène et son pote clodo Slawomir sont furieux parce que l’éternité, ça n’est pas un truc à raconter à la légère, et de toute façon, transformer Lashandra Parapac en vampire, ils ne peuvent pas à moins d’un rituel qui d’ailleurs n’a jamais fonctionné. Mais le maquereau refuse de s’en laisser conter et décide de s’octroyer l’aide des Gin Ko Shikari ennemis mortels des vampires depuis au moins le XVe siècle. Le but de cette secte est l’élimination pure et simple des vampires, et ils sont véritablement très efficaces. Mikolaj Copernic, qui a connu le Dernier des Premiers, lutte depuis lors, courant l’Europe pour survivre.  Mais Slawomir, qui n’est pas le clodo dont il a l’air mais un Maître, et Copernic vont s’affronter dans la lutte contre les Gin Ko Shikari, mettant en péril la survie de la race.

 

Voilà donc encore des vampires. Des affreux, des qui rotent et qui pètent, qui disent plein de grossièretés et parlent argot. Exit le glamour, bonjour Michel Audiard. Eugène, narrateur de cette histoire parle en effet un argot très enlevé qui fait infailliblement penser aux films français des années 50-60, avec comme de juste, bagarres et gros calibres. On ne peut donc pas reprocher à Eric Holstein de ne pas avoir changé la perspective vampirique. C’est assez surprenant, plutôt sympathique, mais pas complètement passionnant. Si la balade dans Paris, souvent nocturne et mal famée, est appréciable, l’intrigue elle-même n’est pas palpitante. Elle se résume à l’affrontement vampires / Gin Ko Shikari et donne lieu à de trop nombreuses scènes de bagarres qu’au bout d’un moment j’ai sautées parce que bon, on n’est pas dans Matrix et les bastons qui durent dix pages, c’est long. L’événement final me laisse tout à fait sceptique, je n’en comprends pas la logique avec le passé des vampires, et la présence massive des forces de police (RAID, GIGN) renforce le côté film, mais cette fois plutôt années 70, entre Belmondo finissant et Louis de Funès, c’est moins glorieux.

 

La lecture n’est donc pas désagréable, certainement pas inoubliable, mais le style original de l’auteur qui nous livre ici son premier roman laisse à penser que le meilleur est à venir.

 

Petits arrangements avec l’éternité, Eric Holstein, Mnémos (Dédales), septembre 2009, 300 pages, 22 €

Par Sandrine Brugot Maillard - Publié dans : Livres
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Mardi 10 novembre 2009

Grâce à des fouilles rien moins qu'archéologiques dans mon vieil ordi, j'ai retrouvé un billet écrit en juillet 2005 sur mon ancien site et non rapatrié car un peu long. Si je le ressuscite aujourd'hui, c'est à l'occasion de l'excellent Défi SF organisé par GeishaNellie, que je félicite pour cette initiative car on n'encouragera jamais assez les lecteurs à se tourner vers la science-fiction.

Une chose me chagrine pourtant, c'est que certains pourraient (et ont déjà) choisir de lire Ravage de Barjavel. Pourquoi lire cette vieillerie ? Certainement parce que c'est Barjavel et que c'est le seul titre de SF lu par bien des profs de français qui nous le réchauffent comme une soupe depuis plus de soixante ans. Le but de ce billet est de vous dire pourquoi ne pas le lire.

L'intrigue
2052 : dans une société industrielle et mécanisée, l'électricité vient à manquer. Très vite, Paris se transforme en jungle, chacun luttant pour sa survie. Même le jeune et sympathique François Deschamps, héros du roman, se transforme en assassin pour trouver à manger ; il n'hésite pas à faire assassiner des prisonniers. Il se transforme en fait en brute autoritaire, régnant par la force et la violence sur sa femme et ses compagnons. Il décide alors, avec quelques autres de quitter la ville pour la campagne afin d'y fonder une nouvelle vie basée sur le travail et l'harmonie avec la nature. Devenu un patriarche incontesté et refusant tout changement, il sera lui-même victime de son utopie.
Écrit à Paris pendant l'Occupation, ce livre s'inspire de cette sombre période. Barjavel écrit dans Les Années de l'homme : "J'ai vite commencé un roman qui m'a été en partie inspiré par le fait que l'on vivait à Paris à ce moment-là une période de ténèbres. Nous étions dans une ville qui, à partir de 4 heures du soir, était noire. Plus aucune lumière, le black-out total… et c'est cet environnement ténébreux qui m'a sans doute inspiré l'idée de la disparition totale de l'électricité qui est le thème à la base de Ravage…". Les habitants ont faim, ils ont peur et des pulsions inconnues se font jour quand naissent de nouvelles tensions.


Quelques thématiques contestables
Alors que les citadins en sont venus à tuer pour manger, François Deschamps franchit un degré intolérable en assassinant des prisonniers : "Je sais que ce n'est pas drôle de tuer des gens sans défense, mais nous devons, avant tout, songer à assurer notre propre sécurité. Nous vivons des circonstances exceptionnelles qui réclament des actes exceptionnels". La guerre et l'état d'alerte justifieraient donc la sauvagerie et le meurtre. Pour contestable qu'elle soit, la mise en scène de la violence a au moins ici le mérite de permettre d'ouvrir le débat avec des jeunes gens. Que les admirateurs de ce roman m'expliquent pourquoi Barjavel ne prend jamais de distance critique par rapport à une telle attitude. En ne remettant jamais en cause l'autorité de François, il cautionne le régime autoritaire qu'il instaure.
Car cet homme impitoyable qui tue ses ennemis et assassine ceux qui le gênent est élu chef du village par ses semblables. Ce despote prend donc lui aussi légalement le pouvoir. Le jeune chef instaure la polygamie car " il faut que chaque parcelle de cette bonne terre connaisse le soc de la charrue " (on notera la finesse de la métaphore). Il décide du nombre d'habitants dans chaque commune et de l'étendue des propriétés de chacun, établit une religion "basée sur l'amour de Dieu, de la famille et de la vérité, et le respect du voisin ". Il fait détruire les livres, "l'esprit même du mal" et réserve l'écriture à quelques élus, car elle "permet la spéculation de pensée, le développement des raisonnements, l'envol des théories, la multiplication des erreurs". Que penser d'un homme de lettres qui fait de son héros le porte-parole de l'ignorance, sans la moindre ironie ? Ce personnage qu'il dit sage et éclairé ("dans ses yeux brillent la sagesse et la bonté") méprise les femmes, ignore leur libre arbitre ; Barjavel lui-même fait de son héroïne, Blanche une idiote écervelée et versatile, préférant la richesse à l'amour.
Enfin la ville, mécanique, artificielle et anonyme a absorbé quasiment toute la population. Paris compte vingt millions d'habitants qui étouffent et mangent de la nourriture industrielle. Les campagnes sont désertes et c'est pourtant là que François décide d'emmener sa troupe qui fera jaillir un monde nouveau basé sur le travail et l'effort car "la terre, elle, ne ment pas. Elle demeure votre recours. Elle est la patrie elle-même. Un champ qui tombe en friche, c'est une portion de la France qui meurt" disait le maréchal Pétain en 1940. C'est de la terre que viendra le salut de la petite communauté, de son grand nombre d'enfants et de l'obéissance aveugle au chef.


Barjavel et la science-fiction
René Barjavel consacra une bonne part de ses écrits à ce qu'à l'époque en France, on n'appelait pas encore la science-fiction, mais plutôt l'anticipation.

Citons Le Voyageur imprudent, publié en feuilleton de septembre 1943 à janvier 1944 dans la revue collaborationniste "Je suis partout", Le Diable l'emporte (1948), La nuit des temps (1968), Le Grand secret (1973), Une rose au paradis (1981) et L'Enchanteur. Trois nouvelles ont été publiées dans la revue Fiction.

Il a également fait œuvre de journaliste, son premier métier, et de scénariste et dialoguiste pour le cinéma français d'après-guerre (notamment pour Fernandel dans la série des Don Camillo).
Mais c'est bien à l'auteur de romans de science-fiction que la plupart des journaux rend hommage après sa disparition le 24 novembre 1985. "René Barjavel, un poète de l'anticipation" (Le Parisien, 26 novembre 1985), "René Barjavel le chevalier de la science-fiction" (Auvergnat de Paris, 26 novembre 1985), "Celui qui savait s'émerveiller" (Le Journal du Dimanche, 1er décembre 1985), "L'auteur de Ravage est mort à soixante-quatorze ans..." (France-Soir, 26 novembre 1985)…etc… Presque oubliée sa position équivoque pendant la guerre, sauf du quotidien "L'Humanité", qui ne ménage pas le récent défunt :


Chroniqueur à France-Soir, scénariste de films aussi hétéroclites que "Don Camillo" et "Le Guépard", auteur de La Faim du tigre, Si j'étais Dieu, La Charrette bleue, René Barjavel est mort dimanche à l'âge de soixante-quatorze ans. Il fut lancé par Ravage (1943), l'un des premiers livres français de science-fiction. Il n'en professait pas moins les vieilles idées de la droite la plus extrême. Collaborateur de "Gringoire", "Je suis partout", il écrira en 1980 à la mort de Sartre : "Je n'aimais pas Sartre, d'abord à cause de son physique. Je ne croyais pas qu'un homme affligé d'un strabisme tel que le sien puisse avoir une vision claire du monde."
Barjavel portait, lui, des lunettes, mais resta toujours aveugle au sens de l'histoire et au sort de ses concitoyens.

On l'a donc beaucoup interrogé sur cette littérature, voici quelques unes de ses réponses :

  • La science-fiction est une hypothèse sur l'avenir. C'est une nouvelle littérature. Elle s'évade du cadre de la chambre à coucher ou de la salle à manger. Elle fait éclater les murs pour nous donner à voir de nouveaux horizons. On retrouve tous les genres en elle et elle peut être épique, lyrique, politique, dramatique... Elle s'intéresse au devenir de l'espèce humaine.

  • C'est en Amérique que roule le fleuve du roman aujourd'hui. Les petits cousins yankees de Galaad vont chercher le Graal dans les étoiles. La vraie littérature américaine, ce n'est pas Faulkner, Hemingway et leurs pareils, descendants anémiques de Zola, branche exténuée de la littérature européenne du XIX siècle : c'est Bradbury, Clifford Simack, Van Vogt, Asimov, Walter Miller, Damon Knight, James Blish et mille autres. Ils sont légion. Ils grouillent dans tous les genres.

  • La SF permet d'ouvrir des fenêtres vers tous les horizons du temps et de l'espace et de s'intéresser à de vastes problèmes.

Barjavel fut membre du jury du prix Apollo (initié par Jacques Sadoul à partir de 1972) aux côtés de Jacques Bergier, Jean-Jacques Brochier, Michel Butor, Michel Demuth, Jacques Goimard, Francis Lacassin, Michel Lancelot, François Le Lionnais, Alain Robbe-Grillet et Jacques Sadoul.

"Ravage demeure, plus de cinquante ans après sa parution originale, l'un des plus beaux romans sur le thème du cataclysme et de l'effondrement d'une civilisation" écrit Jacques Baudou dans "Le Monde des livres" à l'occasion de la sortie, en 1995 du volume Omnibus consacré aux textes SF de Barjavel. Et comme cet éminent critique n'est jamais avare de compliments quand il aime, il écrit dans le même article : Ravage et Le Voyageur imprudent ont valu à leur auteur "d'être considéré, à juste raison, comme le premier grand auteur français de science- fiction de l'après-guerre et de l'ère moderne". Nous ne sommes d'accord ni avec l'une ni avec l'autre de ces affirmations. Pour réfuter la première, il suffit, pour rester dans le domaine français de lire et relire Malevil de Robert Merle à côté duquel Ravage fait pale figure. Il faudrait, pour discuter la deuxième affirmation, s'entendre sur les termes "ère moderne". De plus, l'idéologie plus que contestable véhiculée par ce livre entache définitivement à nos yeux ses qualités littéraires. Il n'en reste pas moins que Ravage est le livre de science-fiction française le plus connu.

Barjavel est également très apprécié d'un autre grand monsieur de la science-fiction française : Jacques Goimard. Il ne lui consacre pas moins de cinquante pages dans son Critique de la science-fiction (Pocket, 2002), traitant largement de ses écrits mais aussi de sa vie, de ses prises de position, de ses convictions. On y découvre un Barjavel humaniste et un Goimard vindicatif : "cinquante ans après, il se trouve encore des critiques pour le qualifier de 'pétainiste' au motif qu'il y a chez lui une 'idéologie' du retour à la terre. Il est non moins certain qu'il a véhiculé des thèmes considérés comme 'réactionnaires', parmi d'autres qui ne le sont pas. Ne serait-il pas temps d'en finir avec les injures plus ou moins gratuites ?". Absous.

Ravage (1943), René Barjavel, Gallimard (Folio n°238), novembre 1972, 311 pages, 7 €

Par Sandrine Brugot Maillard - Publié dans : Livres
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Lundi 9 novembre 2009
L'auteur de fantasy jeunesse Pierre Bottéro est mort dimanche dernier d'un accident de moto à l'âge de 45 ans. C'est une terrible nouvelle. J'ai eu l'occasion de le rencontrer, c'était un homme charmant, souriant, un auteur très à l'écoute de ses jeunes lecteurs. Je l'ai vu rester debout plus d'une heure pour des dédicaces impromptues. Il a en effet conquis un très large public avec ses trilogies d'Ewilan qui se sont vendues à des dizaines de milliers d'exemplaires. Il manquera à tous ces jeunes lecteurs qui ont trouvé grâce à lui le chemin des livres...
Par Sandrine Brugot Maillard - Publié dans : News
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Dimanche 8 novembre 2009
Pour tenter d'échapper à la fantasy et aux vampires, me voilà choisissant un roman de SF, qui se font de plus en plus rares dans le paysage des littératures de l'Imaginaire en France en ce moment... Mon choix s'arrête sur Stephen Baxter, que j'ai tort de croire trop scientifique pour moi car ici, point de science mais de l'eau, beaucoup d'eau, comme son titre l'indique.

Tout commence en 2016 alors que quatre otages prisonniers de fanatiques religieux sont libérés. Ignorants du monde depuis cinq ans, c'est avec des yeux quasi neufs qu'ils découvrent le monde à leur retour et qu'ils vont devoir aussitôt faire face à des inondations sans précédent. On suit plus particulièrement Lily, trente-cinq ans qui va lutter contre la montée des eaux dans la capitale britannique. Mais l'inondation n'est pas passagère, bien au contraire, et même s'il arrête de pleuvoir, le niveau de la mer continue de s'élever. Si bien qu'en 2017 : "l'estuaire de la Tamise s'était élargi pour former une baie qui transformait les landes de l'Essex et du Nord du Kent en marécages. Les plages des stations balnéaires de la côte sud avaient disparu. Dans le Somerset, la mer avait avalé les landes et les tourbières, et léchaient Glastonbury Tor". Tant et si bien  qu'en 2019, la Floride et la Louisiane ont presque disparu, de même que certains quartiers de New-York.
Les hommes se dirigent vers les hauteurs, dans la Cordillère des Andes en particulier ou l'homme d'affaires Nathan Lammockson regroupe ses billes autour de Project City, un havre pour nantis tandis que les pauvres du monde entier tentent de résister. Mais en 2035, le niveau de la mer s'élève à plus de huit cents mètres par rapport au niveau de référence 2010 et l'effondrement des terres submergées accélère encore le processus.

Stephen Baxter emmène sont lecteur jusqu'en 2044 mais je ne puis vous décrire la situation qu'il imagine alors, ayant arrêté ma lecture page 321. Car si les phénomènes observés sont tout à fait passionnants à suivre, sur plus de cinq cents pages, c'est assez long et finit par être ennuyeux tant Baxter n'accorde pas assez de place à ses personnages pour soutenir l'attention du lecteur. Passé deux cent cinquante pages, on sent un louable effort pour concentrer "l'intrigue" autour de Lily, mais pour ma part, elle m'a semblé beaucoup trop désincarnée pour que je m'intéresse à son sort. Les motivations de chacun me semblent assez floues, en tout cas beaucoup trop anecdotiques à mon goût. On sent que ce qui intéresse Baxter, c'est la montée des eaux et ses causes, et il ne se prive pas d'ajouter ses propres théories à celles que le grand public connaît déjà (réchauffement climatique -et non pas réchauffement global pour traduire global warming...-, fonte de la glace des pôles). Théories intéressantes d'ailleurs, mais pas sur cinq cents pages...

Ce roman s'inscrit donc dans la grande tradition apocalyptique chère aux Anglo-Saxons. On citera La mère des tempêtes de John Barnes, Un ami de la Terre de T.C. Boyle, Bleue comme une orange de Norman Spinrad et bien sûr Le monde englouti de J.G. Ballard (entre beaucoup de très bons autres). Je ne saurai trop vous conseiller de choisir parmi ces classiques du genre un bon moyen d'envisager la fin de la race humaine car il ne me semble pas que ce roman de Baxter doive rester dans les annales du genre.

Déluge (2008), Stephen Baxter traduit de l'anglais par Dominique Haas, Presses de la Cité, octobre 2009, 551 pages, 24 €
Par Sandrine Brugot Maillard - Publié dans : Livres
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Mercredi 4 novembre 2009
Par une nuit de neige dans un cimetière londonien, Amber et Luna Wilcox sortent de leur cercueil. Elles n'ont curieusement pas froid mais en chemin dévorent un rat pour apaiser leur faim. Oui, les soeurs Wilcox se réveillent vampires et doublement orphelines. D'abord parce que leur père a disparu, probablement mort ou tout comme, ensuite parce que le vampire qui les a mordues a disparu lui aussi, au lieu de rester auprès d'elles pour faire leur éducation comme font les vampires dans ces cas-là... Heureusement, elles vont croiser la route des Invisibles, d'anciens vampires qui luttent depuis des siècles contre les Drakuls, les pires de tous, grâce à leurs pouvoirs magiques. Et dans leur camp il y a aussi Watson et Sherlock Holmes, ça peut servir... Mais Abraham Stoker, le poète du Speakers' Corner, dans quel camp est-il lui ?

Voilà Fabrice Colin s'aventurant lui aussi dans les allées déjà peuplées du roman vampirique. L'originalité réside ici dans l'utilisation de célèbres personnages de fiction, identifiables même par des lecteurs adolescents qui n'auront pas besoin d'avoir lu Conan Doyle pour reconnaître son célèbre détective (et c'est sûrement tant mieux parce qu'il m'a semblé vraiment bien loin de son modèle). Autre atoût : l'apparition de créatures les plus diverses, goules, faunes, fées, gobelins qui dotent la ville d'une sorte de monde parrallèle uniquement visibles par quelques uns. Si l'on considère également le rôle tout à fait obscur de la reine Victoria, on pensera certainement que cette Londres-là a des petis airs de Newdon...

Pas de vampire séduisant ici, nous sommes dans l'affrontement et la survie. S'il y a lutte de clans entre les différents vampires, il n'y a fort heureusement pas de manichéisme. Certes, les Drakuls sont méchants, mais les soeurs Wilcox appartiennent à cette race-là, et si Abraham Stoker semble avoir choisi la mauvaise voie, il semblerait qu'il ait de bonnes excuses... J'aime quand les romans jeunesse ne donnent pas de leçons mais permettent de s'interroger.
Hormis ce point positif et la plume toujours attrayante de l'auteur, je n'ai pas été captivée par cette histoire. Il y a certes beaucoup d'action et de rebondissements, mais j'ai été déçue par les personnages qui m'ont semblé un chouïa trop superficiels, en particulier les personnages de fiction bien connus. Les familles vampiriques sont plutôt bienvenues parce qu'elles permettent de décliner toute la palette de caractères possibles chez ces créatures de la nuit mais elles sont sous exploitées.

Une interview vidéo de l'auteur à l'occasion de la sortie de ce livre (qu'est-ce que je déteste quand l'interviewer tutoie l'interviewé !)






Les étranges soeurs Wilcox / 1 : les vampires de Londres, Fabrice Colin, Gallimard Jeunesse, septembre 2009, 283 pages, 13,50 €
Par Sandrine Brugot Maillard - Publié dans : Jeunesse
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Dimanche 1 novembre 2009
10/18
Kafka sur le rivage de Haruki Murakami

Albin Michel
Oscar Pill - 1 : la révélation des médicus de Eli Anderson
Autremonde - 2 : malronce de Maxime Chattam
Les vampires de Manhattan - 4 : le baiser du vampire de Melissa de La Cruz

L'Archipel
Avatar (livre illustré) d'Elisabeth Fitzpatrick

L'Atalante
Honor Harrington : Coûte que coûte (2 volumes) de David Weber
Immortel de Traci L. Slatton
La Chronique des Immortels - 6 : sanglante comtesse de Wolfgang Hohlbein
Gloriana ou la reine inassouvie de Michael Moorcock

Bayard Jeunesse
Les Enfants de la lampe magique - 4 : la revanche des djins maléfiques de Philip Kerr

Le Bélial
Océanique de Greg Egan

Black Coat Press
Big Crunch de Kurt Steiner

Bragelonne
L'Ange de la nuit - 3 : au-delà des ombres de Brent Weeks
La vengeance des orcs - 2 : l'armée des ombres de Stan Nicholls
Le Voyage de Jerle Shannara - 3 : Morgawr de Terry Brooks
Succubus Dreams de Richelle Mead
Le Livre de sang, l'intégrale -2 de Clive Barker
Faith de Peter James
Bran Mak Morn - l'intégrale de Robert Howard
Milady
Chroniques du nécromancien - 1 : l'invocateur de Gail Z. Martin
La Guerre de la courronne - 2 : la furie des dragons de Michael A. Stackpole
Transitions - 2 : le roi pirate de R.A. Salvatore
Le Sombre disciple - 3 : ambre et sang de Margaret Weis
Princess Bride de William Goldman
Darkwood - 1 : la nuit de la lune bleue de Simon R. Green
Les Bannis et les proscrits - 3 : la guerre de la sor'cière de James Clemens
Morgane Kingsley - 2 : moindre mal de Jenna Black
Chasseuse de la nuit - 1 : au bord de la tombe de Jeaniene Frost
Furies déchaînées de Richard Morgan
Chroniques de Dragonlance - 3 : dragons d'une aube de printemps de M. Weis et T. Hickman

Calmann-Lévy
Orbit
L'Epée des ombres - 2 : la caverne de glace noire de J.V. Jones
Le Roi Corbeau - 1 : Robin de Stephen Lawhead
L'Age du chaos - 1 : la nuit sans fin de Mark Chadbourn

Denoël
Lunes d'encre
Radio libre Albemuth de Philip K. Dick

Flammarion
Ukronie
La reine des Lumières de Xavier Mauméjean

Fleuve Noir
Vamp in Love : saison 2 de Kimberly Raye
Les Cités de lumière - 1 : la saison de l'ombre de Daniel Abraham

Gallimard Jeunesse
Au pays des pommes d'argent de Nancy Farmer
Folio Junior
Prisonnier des vikings de Nancy Farmer
Le Livre du temps - 2 : les sept pièces de Guillaume Prévost

Gallimard
Folio SF
Chronique d'un château hanté de Pierre Magnan
Le livre du nouveau soleil - 2 : la griffe du demi-dieu de Gene Wolfe
Par-delà les murs du monde de James Tiptree Jr.
La vallée des neuf cités de Bernard Simonay

Griffe d'encre
Estampes sur eaux troubles de Marianne Lesage

Hoebeke
Encyclopédie amoureuse des vampires de Katherine Quénot

J'ai Lu
La conspiration de Merlin de Diana Wynne Jones
Louisiana Breakdown de Lucius Shepard
Dreamericana de Fabrice Colin

Librairie Générale Française
Le Livre de poche
Les Larmes d'Artamon - 3 : les enfants de la porte du serpent de Sarah Ash
Les Rois navigateurs - 3 : la terre de brumes de Garry Kilworth
Insoupçonnable de Lynda La Plante

Mango
Jumper - 2 : reflex de Steven Gould

Robert Laffont
Ailleurs & Demain
Nuigrave de Lorris Murail

Michel Lafon
Nightworld - 1 : le secret du vampire de L.J. Smith

Milan

Terre des monstres - 3 : machinations de D.M. Cornish

Les Moutons électriques
Bibliothèque rouge
Les nombreuses vies de Harry Potter d'André-François Ruaud

Pocket
Terreur de Dan Simmons
Le cerveau vert de Frank Herbert
Les Annales du Disque-monde - 24 de Terry Pratchett
Monstres sur orbite de Jack Vance

Pocket Jeunesse
Le Monde de Droon - 15 : le parchemin de la lune de Tony Abbott
Les secrets de Nicolas Flamel - 3 : la sorcière de Michael Scott
L'oeil du dragon - 2 : ombre de Mark Robson
Midnighter - 3 : le long jour bleu de Scott Westerfeld
L'incroyable voyage de Jeanpoté de J.M. Trewellard
Leven Thumps et le royaume de Foo de Obert Skye

Le Pré aux Clercs
Excalibur ou l'aurore du royaume de Claudine Glot et Marc Nagels
L'art de la fantasy gothique de Jasmine Becket Griffith
Le petit livre des fées d'Edouard Brasey

Pygmalion
Le langage des pierres - 2 : le dit de l'eau de Pamela Freeman
Le Soldat chamane - 7 : danse de terreur de Robin Hobb

Télémaque
Laisse-moi entrer de John Ajuide Lindqvist
Par Sandrine Brugot Maillard - Publié dans : Parutions du mois
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Vendredi 30 octobre 2009
Voici donc la liste des lauréats, annoncée il y a quelques minutes aux Utopiales : 

Roman francophone

Le Déchronologue de Stéphane Beauverger (La Volte)

Roman étranger

Roi du matin, reine du jour de Ian McDonald (Denoël)

Nouvelle francophone

Le diapason des mots et des misères (recueil) de Jérôme Noirez (Griffe d'encre)

Nouvelle étrangère

Des choses fragiles (recueil) de Neil Gaiman (Au diable vauvert)

Roman jeunesse

Le clairvoyage et La brume des jours de Anne Fakhouri (L'Atalante)

Prix Jacques Chambon de la traduction

Gilles Goullet pour
Vision aveugle de Peter Watts (Fleuve Noir)

Prix Wojtek Siudmak du graphisme

Beb Deum pour FaceBox (Delcourt)

Essai

Echos de Cimmérie. Hommage à Robert Ervin Howard, sous la direction de Fabrice Tortey (Oeil du Sphinx)

Prix spécial

Le lac aux Vélies de Nosfell et Ludovic Debeurme (Futuropolis)

Prix européen

La Maison d'Ailleurs, à Yverdon (Suisse)

Par Sandrine Brugot Maillard - Publié dans : News
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Samedi 24 octobre 2009
Qui est Djeeb ? On ne le saura jamais vraiment. C'est à tout le moins un aventurier qui n'a pour tout bagage que sa vie et entend bien en profiter. Alors pourquoi pas l'île d'Ambeliane la mystérieuse dont personne ne revient : "Tout ce qu'on savait du port et de la ville haute se limitait aux rares indiscrétions des marins ambelians. Eux seuls, coureurs des mers versés dans tous les trafics, osaient affronter les légendes qui entouraient leur patrie, sa justice réputée intraitable, ainsi que ses défenses naturelles, peut-être plus redoutables encore."

Mais Djeeb le chanceur, le menteur, le rusé parvient à accoster et en une nuit à s'introduire auprès du gratin de la société locale. C'est qu'il a du bagout ce Djeeb, il ne mâche pas ses mots et manie le verbe avec l'efficacité d'un bretteur émérite : qui s'y frotte s'y pique ! Et pas de doute, l'intérêt principal de ce roman réside dans la faconde de ce personnage. L'auteur le dote d'un sens de la répartie qui fait toujours mouche et emporte l'adhésion, même si parfois, son amour-propre et son obstination n'en font pas un héros totalement charismatique. Il est assez plaisant de le voir se sortir de situations inextricables aussi bien verbalement, qu'en payant physiquement de sa personne. Car Djeeb doit courir vite, s'évader, sauver sa peau, bref, il enchaîne les aventures à un rythme soutenu, qui a eu un peu sur moi l'effet contraire de celui attendu, c'est-à-dire qu'il m'a parfois lassée. Courir c'est bien, se reposer un peu, c'est mieux. Laurent Gidon ménage cependant des pauses pour décrire par le menu les hautes sphères ambélianes et ses manigances. Car c'est bien dans ce domaine que se situe toute l'action du roman, celui de l'intrigue politique et de la magouille à tous les étages.
Et cette fameuse cité d'Ambéliane fait figure à elle seule de personnage, à tout le moins tient-elle un rôle prépondérant dans le roman, et m'a en cela rappelé la cité de Camorr de Scott Lynch dans Les Salauds gentilshommes D'ailleurs à mon avis, Djeeb n'est pas loin de Locke Lamora et ces deux romans s'inscrivent dans la même veine qui doit moins à la fantasy qu'à l'esprit d'aventure.

Cependant, j'ai trouvé que le roman manquait d'ambition, que Djeeb aurait certainement besoin d'un théâtre plus vaste et peut-être d'une personnalité un peu mieux cernée (en particulier pour ce qui est de son passé). Peut-être la seule cité d'Ambéliane est-elle un peu étriquée pour donner à Djeeb tout le souffle romanesque auquel il pourrait prétendre. Mais si j'ai bien tout suivi, ce premier tome sera suivi d'autres qui peut-être donneront plus de consistance à son personnage et à ce contexte au très fort potentiel.

Le blog de l'auteur

Djeeb le chanceur, Laurent Gidon, Mnémos, juin, 2009, 275 pages, 20 €
Par Sandrine Brugot Maillard - Publié dans : Livres
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Mardi 20 octobre 2009

Le livre débute à la veille d'une grande cérémonie : le dragon Rat va choisir son nouvel apprenti. Douze jeunes garçons se sont entraînés pour prétendre à ce poste qui leur permettra de devenir plus tard Œil du dragon. Dans cet Empire du Dragon Céleste, mi-chinois mi-japonais, il y a douze dragons (tous liés à un signe astrologique chinois), douze Yeux du dragon et douze apprentis qui veillent sur l'équilibre de l'Empire. Sauf que depuis trois cents ans, le dragon Dragon (le dragon Miroir) ne s'est pas manifesté et le siège de son Oeil au Conseil est vide. Contre toute attente, Eon est choisie par le dragon Miroir et le conseil des Douze ainsi reformé. Mais Eon est une femme de seize ans et non un jeune garçon de douze comme elle et son maître le prétendent. Le conseil étant strictement réservé aux hommes, elle sera mise à mort si quelqu'un apprend sa véritable identité. Alors pourquoi le dragon Miroir l'a-t-il choisie ? Et pourquoi lors de la cérémonie de reconnaissance ne lui a-t-il pas révélé son nom, la privant ainsi du pouvoir de l'invoquer ?

Eon va devoir affronter bien des difficultés pour occuper la place à laquelle elle a droit, en particulier la terrible hostilité de sire Ido, l'Oeil du dragon Rat qui souhaite accéder au pouvoir impérial et ne recule pour ça devant aucun crime et aucun pouvoir malfaisant.

 

Que de richesses dans ce roman et quel plaisir de lire enfin un roman intelligent sur les dragons. Il faut dire que Alison Goodman ne fait pas qu'inventer, elle se base sur les arts et traditions anciens de la Chine et du Japon qu'elle utilise et détourne pour plonger son lecteur au cœur d'une magie ancestrale et vraiment originale. A la base du pouvoir des Yeux du dragon il y a le hua, l'énergie vitale présente en chacun de nous. En manipulant le hua, ils peuvent influer le cours de la Nature, évitant par exemple les inondations catastrophiques dues aux moussons. Il s'agit pour eux d'optimiser le hua, principe primordial assimilable à l'art du feng shui qui s'attache à équilibrer les flux de qi (énergie environnementale) pour atteindre l'harmonie. Le feng shui se pratique à l'aide d'une boussole, celle-là même qu'Eon essaie de déchiffrer (et que le traducteur désigne sous le mot de « compas », je ne sais pourquoi...).

 

Sur le thème du roman d'apprentissage, Alison Goodman traite principalement de la corruption du pouvoir et de la place des femmes, à travers sa belle héroïne.

Eon est un personnage très riche, très vulnérable puisqu'en plus d'être une femme dans ce monde d'hommes, elle est estropiée. Mais elle a une volonté indestructible, un désir de prouver qu'elle est digne de son poste qui va bientôt se mêler à une soif de vengeance. Sa situation au palais est terriblement dangereuse et le lecteur craint toujours que le pire ne lui arrive. Son destin personnel se lie bientôt à celui de tout l'Empire, menacé par les ambitions de sire Ido. Celui-ci semble en effet rejoindre les partisans isolationnistes du frère de l'Empereur, alors que le prince souhaite continuer, après son père, la politique d'ouverture vers l'étranger qui fut la sienne. Les personnages ne sont pas d'une grande ambiguïté mais ils sont pourtant très intéressants car l'auteur accorde une place importante à leur psychologie, aux liens qui les attachent, aux conflits, et à leurs passions qui doivent s'accorder à la stricte étiquette de la vie au palais.

Autant dire que l'aventure est au rendez-vous, et des plus dépaysantes. Se basant sur de solides connaissances et une dimension politique consistante, Alison Goodman n'en alourdit pas pour autant son texte qui pour être parfois très descriptif, n'en est pas moins passionnant. Certains passages pourront peut-être semblés un peu longs, qui sont dus à la volonté de l'auteur de créer des personnages et un univers aussi riches que crédibles. La cour impériale prend donc vie sous les yeux du lecteur, les dragons se matérialisent et les combats aux stricts enchaînements se déroulent dans l'arène là, juste à nos pieds...


Les amateurs du
Clan des Otori devraient trouver leur bonheur avec ce livre (le traducteur est d'ailleurs le même), ainsi que ceux qui sont las des livres jeunesse mettant en scène un jeune héros et son gentil dragon qui doivent sauver le monde. Ce livre sort d'ailleurs simultanément en édition adulte à La Table ronde.



Pour en savoir plus sur Alison Goodman et ce roman, voici le premier épisode d'une interview (qui en comporte six) brillamment menée et disponible sur Youtube


Suite et fin en 2010.
D'autres avis recensés
ici.
4
Eon et le douzième dragon (2008), Alison Goodman traduite de l'anglais par Philippe Giraudon, Gallimard Jeunesse, septembre 2009, 528 pages, 19 €

Par Sandrine Brugot Maillard - Publié dans : Jeunesse
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