Enterrée la pétasse du XVIème : pour son troisième roman, Lolita Pille délaisse le ton ado (elle a vingt-cinq ans) pour un
narrateur omniscient et le sexe à tous les étages pour un roman d'anticipation très pessimiste (y en a-t-il des gais ?) : une dystopie. Sans remonter les décennies, ni invoquer les classiques
(Huxley, Orwell...) force est de constater que ce genre particulier de science-fiction (soft) plaît aux auteurs français : Céline Curiol, Céline Minard (beurk), Antoine Bello, Elise Fontenaille... : ils sont nombreux à
choisir d'analyser notre société actuelle en la projetant dans un futur très proche et d'autant plus inquiétant. Que nous apporte donc ce Crépuscule Ville ?
Le héros, Syd Paradine, est le type même du flic revenu de tout, cher aux romanciers et cinéma américains, que l'on dit là-bas
hard boiled et qui est un dur à cuire, pas de doute : alcoolique, violent, en survie. Avant d'être flic, il a exercé toutes sortes de petits boulots dont punching-ball : « les
salles de boxe rouvraient de nuit pour un jeu rénové qui attirait une foule de parieurs. Il fallait défier quelques gars et monter sur le ring. Les gars vous explosaient la gueule et il ne
fallait surtout pas riposter. C'était une question de maîtrise. Il fallait tenir debout le plus longtemps possible. » Alors si Syd déteste son boulot de flic, c'est quand même
plus reposant. Quoique... Suite au Grand Black-Out (coupure générale d'électricité) qui coupe les écrans, la Ville ne peut contenir une vague de suicides. C'est bien dommage pour Syd qui
justement travaille au S.P.S., Service de Protection contre Soi-même, et plus particulièrement à la Préventive-Suicide. Encore pire, Shadow Smith, héros national pour avoir rétabli le courant,
est retrouvé mort : il aurait avalé sa langue. Syd décide de comprendre pourquoi et d'arracher sa soeur, Blue Smith, au déclin de la Ville qui subit une vague d'attentats tous plus meurtriers les
uns que les autres.
J'ai vraiment été très agréablement surprise par ce roman. Je m'attendais à quelque chose de plus agressif et de plus simpliste, mais l'heure du scandale est semble-t-il passée, et l'écriture
assagie ne se contente pas d'aboyer et de provoquer. Elle n'en est pas moins dénonciatrice, mordante et pertinente. En plus des références de polars noirs, j'ai beaucoup pensé au Furet d'Andrevon
en lisant, ce type de flic dans une ville totalitaire en perdition, qui a encore quelques certitudes mais surtout beaucoup de désillusions. Alors bien sûr, on retrouve dans ce roman beaucoup des
éléments incontournables du genre : surconsommation, hypermédiatisation, jeunisme, drogue, sexe, violence... Une nature dévastée, un service de répression efficace (« Quand le S.P.I.
décrétait que deux et deux faisait cinq, deux et deux faisait cinq et point barre. ») et un flicage systématique des individus grâce au S.P.S. qui compte cinq sections dont la
Préventive Routière qui peut vous adresser le message suivant alors que vous souhaitez vous installer au volant : « selon nos informations, vous avez consommé un litre huit d'alcool, il
nous est impossible de vous laisser le volant. Votre temps de dégrisement est estimé à trente-six heures. Nous rouvrirons nos portes demain soir, à vingt-deux heures précises. Merci d'avoir
choisi Volkswagen, partenaire officiel de la Préventive-Routière. »
Bref, « Avec Clair-Monde, votre bonheur n'est plus une utopie. »
La demoiselle ne manque pas non plus d'humour... Alors si elle ne réinvente pas l'eau chaude, elle nous offre un polar
intéressant grâce à une écriture nerveuse et musclée qui sait changer de registres, tour à tour percutante, dénonciatrice et émouvante. « Musclée » est certainement un adjectif
inapproprié mais il essaie de traduire l'impression d'une écriture masculine et d'un personnage très cohérent et humain que l'on a plus souvent l'habitude de rencontrer sous une plume masculine.
Un héros qui tient la route pour une intrigue qui s'éternise un peu sur la fin mais les tourments de Syd Paradine gagnent à être partagés tant ce looser emporte l'adhésion. De même que
l'écriture, maîtrisée et efficace.
Mais je cause, je cause, alors que l'auteur, très modeste, parle bien mieux que moi, bien sûr, de son roman.
Crépuscule Ville, Lolita Pille, Grasset, mai 2008, 382 pages, 20,50 €
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